Hélène Cazes, Victoria, C-B

D’un coup, le 16 mars, la maison et son jardin sont devenus le monde. Bien sûr, la promenade quotidienne pour saluer la mer, les montagnes, le printemps donnait l’occasion de faire un signe aux passants et de parler, de loin, aux voisins mais ce n’étaient que des pauses dans le silence du confinement. À ce moment, au début, on parlait de quelques semaines, on parlait aussi de la grande égalité de tous et toutes dans cette tempête invisible et silencieuse. On s’organisait, on s’adaptait pour travailler en ligne et, de fait, il y avait une nouvelle liberté dans ce face-à-face avec l’écran : pas d’agitation inutile, finies les réunions incessantes et parfois sans contenu, retour à l’essentiel et au signifiant. Pour moi, cette entrée en confinement était aussi un deuil, dans le grand chagrin, celui de mon père mort le 16 mars, loin, en France. Ces premiers jours, je les ai vécus en français, ne parlant par téléphone et Skype qu’à mes proches. Puis, très vite, s’est fait sentir le manque, le manque des autres, de leurs gestes, de leur présence. Je ne pouvais imaginer que mon père soit enterré sans que nous soyons tous là, ensemble et je ne pouvais me résigner à ce que chacun garde sa peine pour soi. Il fallait partager. Un site, une réunion par Zoom, la musique, une bougie allumée ont fait une cérémonie où les solitudes pouvaient se toucher et se consoler. Dehors, le printemps éclatait, je regardais des images de Paris, désert, et le silence qui en émanait, partout, était le mien dans ce début de ma vie sans lui. Mais pas sans les autres.  

Musique : grâce à mes filles, j’ai découvert ces concerts en ligne où nous nous voyons les uns les autres, par Zoom ou autre, écouter les mêmes artistes, au même moment. Dès la phase 3 annoncée, avec enthousiasme, j’ai assisté avec l’organisation de concerts dans les jardins. À la première performance, par des musiciens en chair et en os, sur des instruments qui grincent, craquent, chantent, avec l’accompagnement des corneilles et du vent, je frissonnais d’émotion mais aussi de la joie que nous soyons ensemble, réunis, même à deux mètres.  

Tintamarre : une fois le confinement établi, le voisinage a pris l’habitude de sortir dans la rue, à 19h, frapper sur des casseroles, chanter, danser et remercier les travailleurs essentiels. J’ai rencontré des voisins que je ne connaissais pas avant. Et même, un soir, chacun.e portant sa chaise, nous avons pris un « apérue » à distance malgré le vent et le froid qui tombait.  

Jardins : nouvelle habitude, rendre visite aux amis devant leur porte ou au jardin. Comme les académies italiennes de la Renaissance! C’est une nouvelle manière de faire conversation, mais aussi de maintenir le contact et vérifier que tout va bien.  

Littérature : avec des amis qui lisent le français, nous avons fait surgir un cercle littéraire qui a discuté de La Peste de Camus, de Candide de Voltaire, du Sermon sur la Chute de Rome de Ferrari et, bien que l’isolation revienne dans la conversation, nous nous sentions libres car nous échappions à ne parler et vivre que dans la pandémie. Arts et voyages : chaque jour, un nouveau site, superbe, sur Pompei, les musées italiens, un.e artiste. Après avoir boudé l’écran, j’y retournais comme à une fenêtre et prenais le temps de remercier en commentaire.  

Travail : il fallait aussi travailler, participer aux comités, corriger les copies, construire, apprendre les nouveaux outils d’enseignement en ligne. Là, tout prenait sens : le contact limité était devenu précieux, plein. J’étais émue de voir collègues et étudiants, au-delà de la satisfaction professionnelle. Plus que jamais, je me suis engagée. Jusqu’à proposer la création du projet « Mémoire de la traversée ». Il me semble que tous, nous voulions du sens et que nous saisissions, dans la tourmente, la valeur de nos communautés, des autres, des arts qui nous tiennent ensemble et debout, de la pensée. Comme si la pandémie, dans sa cruauté, nous apprenait la fraternité : ces cœurs et messages aux fenêtres, la ruée vers nos voisins, le resserrement des familles, le désir de justice sociale. Oui, une paradoxale communauté d’autant plus soudée que ses participants s’isolaient, car respecter le confinement, c’était penser aux autres, être avec les autres. Le déconfinement nous fera-t-il oublier cet élan? La pandémie a mis à nu les inégalités et manquements aux responsabilités. Le système a perdu ses habits d’empereur et les injustices, hypocrisies ou lâchetés nous sautent maintenant au visage : ensemble, saurons-nous y faire face et faire un monde d’après qui soit un monde meilleur, ou moins pire ? 
 

Lors d’une promenade-pélerinage par les sentiers d’Oak Bay, avec ma fille venue se co-confiner, nous nous aventurons un peu plus loin, par un autre chemin que celui de nos habitudes. Nous empruntons un escalier que d’ordinaire nous laissions à notre droite, nous descendons vers la mer par un autre versant de la colline. Après les fleurs sauvages qui font des éclats de couleur dans les herbes sèches, au-delà de somptueux jardins déjà exubérants où de longues tiges s’agitent dans le bourdonnement des abeilles, nous continuons un peu à l’aveuglette sur Gonzales Bay et, au détour d’une rue, d’un coup, nous entrons dans un lieu magique : le cimetière Chinois, paisible, vert, silencieux, ouvert sur les rochers et l’océan. Il y a beaucoup de vent et nous avons le sentiment que tout est balayé, lavé, recommencé. De notre abri entre deux grands talus, nous voyons vagues et montagnes. Puis, une oie s’approche. Elle nous regarde autant que nous la regardons. Un long moment. Nous partons les premières et rentrons à la maison, la tête un peu légère, comme si nous avions vécu une rencontre exceptionnelle. C’était là, tout près, et nous ne l’avons vu que ce jour-là. Comme l’oie, notre voisine, à laquelle je n’avais jamais pensé comme une compagne, qui cherche l’abri du vent. 

Un dimanche après-midi, nous sortons compas, stylos et papier. Avec de la musique, ma fille et moi nous offrons la liberté d’être ensemble sans faire ni dire, nous faisons des mandalas. C’est minutieux, long, modeste et chaque seconde compte. Nous entrons dans ce temps qui passe sans dépasser, dans le présent. Je médite sans grande rigueur et me retrouve dans la zone heureuse, que je me rappelle de l’enfance de mes filles : nous partagions ces plages de dessins, musique, promenades, histoires sans compter ni faire preuve de quoi que ce soit. Être, c’est tout. Ces moments ne sont pas « productifs », ils ne sont pas des objets, ni des tâches, ils n’ont d’autre but qu’eux-mêmes. En nous libérant de l’illusion d’échanger du temps pour des choses, ils nous donnent du temps. Autres moments mémorables : c’est le début du confinement et je suis encore mal organisée pour le ravitaillement. Je me nourris, avec un peu de lassitude, du stock de riz et lentilles que je maintiens toujours. Tout ce qui était frais (fruits, légumes) a été mangé depuis quelques jours et la livraison de Thrifty doit encore se faire attendre cinq jours. On sonne. Sur le perron de la maison, mon ami Emmanuel, ganté et masqué, brandit du poisson fraîchement pêché et un grand sac de légumes super-verts! Le goût de la vie qui revient, l’amitié qui donne appétit! Puis, sur le pas de la porte, Matt dépose des champignons, Marina, une tarte aux épinards, Harald et Sharon, une gousse d’ail et un sac d’épicerie. Je leur en suis infiniment reconnaissante : jamais légumes et fruits n’ont été meilleurs.  

Enfin, le petit Zoom de famille du dimanche. Nous sommes tous maintenant équipés d’une panoplie de logiciels et voici que, tous les dimanches midi, nous nous retrouvons. De Montréal à Victoria, depuis nos quatre domiciles, nous sommes fidèles à « l’événement récurrent » et inventons ces conversations qui ne sont plus à deux mais tous ensemble. Mémoire de la traversée. Un projet pour soutenir les étudiants cet été et « faire communauté » devient une aventure : ces étudiants sont passionnés et passionnants, ils se donnent à fond, avec tous leurs talents et tout leur cœur. C’est « la belle équipe » et ce site, magnifique au-delà de nos espérances, devient une mémoire communautaire. Tout fait sens, ensemble. 

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